Ananda Devi ramène l’Ile Maurice dans les librairies.
La romancière et poétesse mauricienne vient de signer son quinzième roman intitulé “Le jour des caméléons”
La romancière fait de sa terre natale un conte magique et cruel qui mêle réel et imaginaire.
Elle parle de ces reptiles, en provenance de Madagascar, des caméléons clandestins qui débarquent sur l’Île Maurice. Ils ont “la patience des siècles et la mémoire des lieux”, écrit Ananda Devi dans “Le jour des caméléons”. En silence, ils attendent que l’homme s’autodétruise et qu’ils puissent reprendre leur place avec respect pour cette terre.
Ainsi débute le récit d’Ananda Devi, prélude à une tragique apocalypse où la passion, la cruauté, le désir, le besoin de vengeance vont sévir et tout dévaster dans une sorte d’explosion. Cette scène sera racontée de manière chronologique par l’île elle-même, cette terre qui subit les assauts de l’homme.
“Tout roman part d’une certaine obsession, de thèmes particuliers, d’inquiétudes et d’angoisses, mais aussi parfois de l’inattendu. Pour ce roman, l’inattendu était un cauchemar avec toute la trame des personnages et ce qui va aboutir à cette apocalypse”, explique l’écrivaine. Et d’ajouter : “Au milieu de cela, il y avait les regards de ces caméléons qui peuvent changer de couleur à volonté et qui m’ont semblé tellement symboliques de ce qui se passe dans notre monde aujourd’hui, terriblement blessé, déchiré et menacé, au réveil. Mon île, source de mon obsession, m’a paru être annonciatrice de tout ce qui pourrait se passer dans un monde où le chaos semble vraiment commencer à nous menacer de toutes parts”.
Le livre met en scène des personnages d’horizons différents dont les destins vont peu à peu se croiser et s’enchevêtrer dans une succession de hasards malheureux. À l’image de Nandini, une femme qui vit sous la coupe d’un juge violent qui la méprise. Si elle finit par le quitter, quelque chose en elle résiste à l’empathie du lecteur.
“Dans ce livre, je souhaitais faire comprendre la complexité de chaque personnage et ses ambiguïtés. (…) Plus tard [dans le livre], nous allons entendre son point de vue et saisir que l’incompréhension entre les gens peut nous faire interpréter les choses d’une manière tout à fait différente. (…) Nous vivons dans un monde où nous avons tendance à juger avant même de tenter de comprendre”, regrette Ananda Devi.
Ancienne traductrice aux Nations Unies, Ananda Devi vit aujourd’hui à Ferney-Voltaire en France, à quelques encablures de Genève. Mais l’Île Maurice, où elle est née, infuse son écriture depuis toujours. Multiculturel, ce petit territoire de 2000 kilomètres carrés est le berceau d’origines diverses dont l’autrice elle-même est issue.
“Je suis un fruit de ce métissage, je le savoure pleinement et j’apprécie sa richesse”, dit celle qui écrit en français et dont les arrière-grands-parents venaient d’Inde. Avant d’ajouter : “Cela me désole que les choses ne se soient pas passées comme je l’avais espéré à l’époque”.
Car l’incontestable multiculturalisme mauricien est régi par une grande inégalité. À la lecture du “Jour des caméléons”, le lecteur découvre une véritable hiérarchie culturelle, sociale et géographique. L’île puise sa violence dans la nature même de la terre, volcanique, balayée par des vents forts, encerclée par des océans puissants. Mais aussi dans son histoire, construite autour de l’esclavage.
Ce conte magique et cruel puise à la fois dans le réel et dans l’imaginaire. « Venant de cette petite île, je ne voulais pas que mon écriture se limite seulement à cet espace géographique, physique et social, mais qu’elle puisse également s’adresser au monde en général. (…) Il ne s’agit pas seulement d’une île menacée par la montée des eaux, mais aussi d’un monde menacé par toute cette violence, à la fois le réchauffement climatique et l’individualisme forcené qui conduisent les hommes à s’opposer les uns aux autres sans aucune raison valable”.