Comment l’Afrique et l’Europe peuvent doubler leurs échanges commerciaux d’ici 2034?

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Un rapport du cabinet Boston Consulting Group (BCG), publié début mai 2026 et intitulé « Strengthening the Africa–Europe Corridor : Strategic Imperative in a Multipolar World », estime qu’Afrique et Europe pourraient presque porter leurs échanges bilatéraux à 1 000 milliards USD d’ici dix ans, contre 545 milliards en 2024. Cette ambition repose sur un changement de paradigme : passer d’un commerce bilatéral classique à une logique de « co‑production », fondée sur des chaînes de valeur intégrées entre les deux continents.

Le rapport rappelle la longue histoire des relations entre l’Afrique et l’Europe, fondée sur une proximité géographique, des liens linguistiques et des dynamiques socio‑économiques complémentaires. L’Union européenne représentait en 2024 un tiers des exportations africaines (215 milliards USD) et détenait le premier stock d’investissements directs étrangers (IDE) en Afrique (254 milliards USD). Les transferts financiers européens vers l’Afrique incluent chaque année entre 20 et 25 milliards USD d’envois de fonds par les migrations et 30 à 35 milliards USD en moyenne d’aide publique au développement. Près de 9 millions de migrants africains résident en Europe et environ 30 % des étudiants étrangers en Europe sont africains. Le français et l’anglais — respectivement environ 150 et 200 millions de locuteurs en Afrique — renforcent ces interconnexions, tandis que la République démocratique du Congo abrite, hors France, le plus grand nombre de francophones au monde.

La complémentarité des atouts est manifeste : l’Afrique dispose d’une main‑d’œuvre jeune, d’une urbanisation croissante et d’abondantes ressources naturelles, mais souffre encore de déficits de compétences, de capitaux et d’infrastructures qui freinent son industrialisation et son intégration régionale. L’Europe apporte des capacités industrielles, du capital, un savoir‑faire technologique et l’accès à un marché unique de plus de 440 millions de consommateurs, mais fait face aux pressions du vieillissement démographique et à la maturation de ses marchés. Malgré ces avantages complémentaires, la coopération économique a pris du retard : entre 2004 et 2014, les échanges de marchandises Afrique–Europe ont augmenté d’environ 60 %, puis ont progressé de seulement 25 % au cours de la dernière décennie, tandis que le commerce mondial a respectivement doublé puis augmenté d’environ 30 % sur ces mêmes périodes. Le stock d’IDE européens en Afrique n’a crû que d’environ 30 % durant la dernière décennie, loin derrière la progression du stock mondial d’IDE.

BCG souligne par ailleurs les vulnérabilités communes liées à la concentration technologique et aux dépendances d’importation de produits finis, en particulier depuis la Chine — à hauteur d’un déficit de 374 milliards USD pour l’UE et de 64 milliards USD pour l’Afrique en 2024 — ainsi qu’une dépendance accrue aux services numériques dominés par des acteurs américains, se traduisant par des déficits de paiement croissants. Ces enjeux font des deux continents des « alliés naturels » face à des défis partagés et créent un contexte propice à une coopération renforcée, d’autant que l’amélioration des cadres politiques et la montée des fondamentaux économiques dans plusieurs pays africains, conjuguées à la volonté européenne de diversification, offrent une fenêtre d’opportunité historique.

Chiffrée, l’ambition de BCG se décline en gains additionnels de 220 à 280 milliards USD par rapport aux dynamiques historiques, soit un passage de 545 milliards USD en 2024 à environ 1 000 milliards USD d’ici 2034. À défaut d’une action concertée, la trajectoire actuelle laisserait une croissance limitée entre 145 et 185 milliards USD (+2,2 % par an). Le cabinet identifie deux leviers majeurs de création de valeur : la consolidation des positions commerciales existantes dans des secteurs compétitifs, susceptible d’apporter entre 55 et 75 milliards USD et de porter la croissance bilatérale jusqu’à +3,4 % par an ; ainsi que la substitution partielle par l’Afrique de certaines importations européennes dans des secteurs où elle détient des atouts structurels — agroalimentaire, métaux et minéraux, énergie, textile, automobile et certains services — qui pourrait générer 165 à 205 milliards USD supplémentaires. Au total, BCG projette une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 6 % des échanges de biens et de services sur le corridor Europe–Afrique, une dynamique cohérente avec les références historiques (le corridor Afrique–Chine a crû de 7 % par an; le corridor services UE–États‑Unis de 11 % par an au cours de la dernière décennie).

Pour transformer ce potentiel en réalité, le rapport préconise de concentrer les efforts sur un ensemble restreint de pôles industriels et de services « commercialisables » à fort potentiel, organisés en clusters géographiquement cohérents, disposant d’une taille suffisante, d’une forte connectivité aux marchés européens et d’une complexité opérationnelle maîtrisable. BCG propose une liste non exhaustive de 15 clusters prioritaires couvrant les produits issus des ressources naturelles, l’industrie légère et les services. Parmi les exemples cités figurent les engrais et molécules vertes (hydrogène et dérivés) au Maroc, en Tunisie et en Égypte ; le fer vert et l’alumine en Guinée ; les produits agroalimentaires semi‑transformés en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Togo, au Bénin et au Nigeria ; les minéraux stratégiques en République démocratique du Congo, au Zimbabwe, en Zambie, en Afrique du Sud, au Gabon et au Mozambique ; le textile‑habillement en Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin, Nigeria, Égypte, Tunisie et Maroc ; les composants automobiles et électriques au Maroc, en Tunisie et en Égypte ; ainsi que des services numériques et le tourisme développés dans plusieurs hubs africains.

La réussite de ces clusters exige des interventions ciblées et coordonnées sur trois volets essentiels : facilitation des échanges (harmonisation des normes, simplification douanière), investissements infrastructurels (logistique, énergie, connectivité) et développement des compétences adaptées aux chaînes de valeur ciblées. BCG appelle à des partenariats public‑privé pour financer les infrastructures, à l’harmonisation des procédures pour réduire coûts et délais, à des programmes massifs de formation technique et professionnelle, à une redirection des investissements européens vers la transformation locale plutôt que l’extraction, à la création de corridors industriels infranationaux ou transfrontaliers et à des mécanismes de financement innovants pour atténuer les risques perçus par les investisseurs.

La BCG juge que l’Afrique et l’Europe disposent d’une « occasion unique » d’élaborer un programme commun en faveur de la croissance et de la résilience. En capitalisant sur la démographie et les ressources africaines ainsi que sur les capacités industrielles et financières européennes, la co‑production sur quelques chaînes de valeur prioritaires pourrait rendre les deux continents plus compétitifs à l’échelle mondiale, réduire des dépendances critiques et générer des gains économiques substantiels. Si les décideurs publics et les acteurs privés saisissent cette feuille de route — en ciblant des clusters, en investissant dans les infrastructures et les compétences, en facilitant les échanges et en favorisant la transformation locale — le corridor Afrique–Europe pourrait devenir l’un des piliers de l’économie mondiale multipolaire de demain, avec pour horizon l’objectif ambitieux mais atteignable d’approcher 1 000 milliards USD d’échanges annuels d’ici 2034.