Villes intelligentes : l’Afrique dans la course, mais des marges de progrès en matière de gouvernance

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De six villes en 2019 à neuf en 2026, l’Afrique est de plus en plus représentée dans le Smart City Index de l’IMD Business School. Le classement identifie un levier que les villes africaines les plus performantes ont déjà commencé à actionner : la gouvernance.

En 2019, six villes africaines figuraient dans le Smart City Index de l’IMD Business School, le classement annuel qui évalue la qualité de vie numérique dans les grandes métropoles mondiales à travers deux prismes : la technologie disponible et les structures (institutions, services publics, cadre de vie).

En 2026, elles sont neuf : Rabat au Maroc, Le Caire en Égypte, Le Cap en Afrique du Sud, Alger en Algérie, Abuja et Lagos au Nigeria, Nairobi au Kenya, Accra au Ghana et Tunis en Tunisie. Le continent gagne ainsi en représentativité et ses villes investissent davantage dans le numérique.

Mais sur ces sept éditions consécutives, aucune ville africaine n’a encore intégré le top 100. Le rapport met en évidence un constat récurrent : la plupart des villes africaines obtiennent de meilleurs scores en matière de technologie qu’en matière de structures. Or, la principale conclusion du classement est que ce sont les structures qui prédisent le mieux la performance globale d’une ville intelligente. Les villes africaines progresseront davantage en investissant autant dans la gouvernance que dans la technologie.

Ce que font les villes qui avancent

Certaines villes africaines ont déjà commencé à rééquilibrer cette équation. Rabat domine le classement continental en 2026 et progresse régulièrement d’une édition à l’autre. Cette trajectoire s’explique par une stratégie déployée dans la durée depuis 2020 : numérisation des services municipaux, développement de mécanismes de participation citoyenne et alignement entre les politiques nationales et la gouvernance locale. L’ensemble est piloté par l’Agence du Développement Digital.

Abuja suit une trajectoire comparable. Seule ville africaine à gagner des places en 2026, avec une progression de deux rangs, elle avance selon un modèle dans lequel les réformes de gouvernance urbaine précèdent et encadrent les déploiements technologiques.

À l’inverse, Le Caire est passé de la 108e place en 2023 à la 125e en 2026 malgré ses investissements dans les infrastructures numériques. Lagos, principal hub économique du continent, figure parmi les villes africaines les moins bien classées. Nairobi, pourtant l’un des écosystèmes technologiques les plus dynamiques d’Afrique, plafonne pour des raisons structurelles similaires. Ces trajectoires montrent où doivent désormais se concentrer les efforts.

Partir des réalités locales plutôt que des modèles importés

Jérôme Chenal, architecte-urbaniste et directeur du Centre Excellence in Africa à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), spécialiste des villes africaines, formule un diagnostic qui éclaire ces trajectoires divergentes. Dans une interview accordée à Agence Ecofin, il rappelle que « la ville intelligente existe déjà en Afrique depuis longtemps. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir comment les groupes sociaux s’organisent ». Il appelle les gouvernements africains à développer et à structurer ce qui fonctionne déjà localement, plutôt que de reproduire des modèles conçus ailleurs.

Il pointe également un angle mort fréquent dans les grands projets de smart city sur le continent : « la ville intelligente, telle qu’elle est imaginée dans ces grands projets, a un coût énorme en énergie électrique », une contrainte critique dans des villes qui subissent encore des délestages.

Cette analyse rejoint celle de la Banque mondiale dans son rapport Les avancées et tendances du numérique 2025. L’institution estime que le renforcement de la gouvernance des données, les réformes réglementaires et institutionnelles ainsi que les investissements dans le capital humain sont les conditions nécessaires pour que le numérique crée de la valeur. Ce constat s’applique directement aux villes : les technologies urbaines ne révèlent pleinement leur potentiel que lorsqu’elles s’appuient sur des institutions capables de les piloter au service des habitants.

Des résultats encore en construction

Les initiatives concrètes existent. Kigali, qui ne figure pas dans le classement de l’IMD Business School, est régulièrement citée comme un modèle de gouvernance urbaine numérique sur le continent, combinant e-gouvernement, services publics numérisés et cadre réglementaire clair. Au Sénégal, la commune de Mékhé (150 km de Dakar) a numérisé son état civil, géolocalisé son matériel roulant et lancé une plateforme numérique dédiée aux artisans.

Jérôme Chenal, qui travaille aujourd’hui sur des programmes de coopération en matière de développement numérique en Afrique au sein de l’African Cities Lab, estime qu’il faut « emprunter à la tradition ce qui est vraiment utile, nécessaire et durable » et adapter les solutions aux réalités propres à chaque ville.

Mais en Afrique, les résultats mesurables et documentés à grande échelle restent rares. La plupart des projets de smart city sont encore en phase de déploiement ou d’annonce. C’est précisément ce que met en évidence le classement de l’IMD depuis sept ans : moins un manque d’ambition qu’un écart persistant entre les intentions et leur traduction institutionnelle.