Recrutements dans les collectivités locales : après la tempête au Parlement, Mgr Durhône ravive le débat sur discrimination et justice sociale

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La question des recrutements au sein des collectivités locales, déjà au cœur d’une vive polémique politique, prend désormais une dimension morale et sociale avec l’intervention de l’évêque de Port-Louis, Mgr Jean Michael Durhône. Après les sorties répétées de la députée Annabelle Savabaddy au Parlement et la Private Notice Question (PNQ) du leader de l’Opposition, Joe Lesjongard, c’est maintenant l’Église catholique qui se saisit du dossier, en mettant l’accent sur les sentiments d’injustice et le manque de méritocratie ressentis par une partie de la population.

Lors de la messe de la Pentecôte, ce dimanche 24 mai, au collège Saint Mary’s à Rose-Hill, l’évêque a consacré une partie importante de son homélie à la question des discriminations alléguées dans le monde du travail, en particulier dans le secteur public local. « Je constate beaucoup ces derniers temps de la question de discrimination dans le monde du travail », a-t-il déclaré d’emblée, en faisant écho au débat grandissant autour des recrutements dans les collectivités locales.

Évoquant explicitement le malaise d’une partie de la population, Mgr Durhône a insisté : « Les créoles, des fois, se rendent bien compte d’injustice ou manque de méritocratie. C’est pourquoi je demande la commission justice et paix, et à la commission pour la cause créole qui nous avons mis en place, d’approfondir sur ces questions de discrimination, et voir toutes les bonnes actions qu’on peut prendre en collaboration avec l’État, avec différents responsables civils, pour favoriser l’égalité sociale, et à agir contre les injustices sociales. »

Le recrutement dans les collectivités locales, et en particulier celui effectué par la Local Government Service Commission (LGSC), était au centre de son propos. « Les manquements dénoncés provoquent un sentiment d’injustice et un manque de méritocratie », a souligné l’évêque, demandant explicitement à la Commission Justice et Paix, de même qu’à la Commission pour la cause créole, de se pencher sur ce dossier sensible. Par cette démarche, l’Église catholique entend non seulement observer, mais aussi proposer des pistes d’action en collaboration avec l’État et les autorités civiles.

« 3 sur 123 »

Cette prise de position intervient après plusieurs semaines de fronde politique autour du même sujet. La députée Annabelle Savabaddy a, à plusieurs reprises, interpellé le gouvernement sur les derniers recrutements effectués par la LGSC. Elle a mis en avant un chiffre qui fait polémique : « Comment expliquer que lors de cet exercice de recrutement, il y a eu seulement 3 sur 123 ? » Même si, dans sa question, elle ne précise pas à quoi ces chiffres font référence, il est largement sous-entendu qu’il s’agit de la représentation ethnique au sein des recrues.

Estimant que la méritocratie n’a pas été respectée, la parlementaire du No 4, Port-Louis Nord/Montagne-Longue, a demandé purement et simplement l’annulation de l’exercice et le lancement d’un nouvel appel à candidatures, « où la méritocratie primera, sans l’intervention de qui que ce soit ». « Le ministre trouve-t-il normal qu’il y ait seulement 3 sur 123 au sein d’une collectivité locale ? » a-t-elle insisté en séance.

Face à elle, le ministre des Collectivités locales, Ranjiv Woochit, a rappelé que la LGSC est une institution indépendante : « Ni moi ni mon ministère ne pouvons intervenir dans les affaires de la Commission, qui opère sous le bureau du Premier ministre », a-t-il soutenu. Il a expliqué qu’une enquête avait été initiée concernant un précédent exercice de recrutement – sous l’ancien gouvernement – qui avait révélé que les procédures n’avaient pas été respectées et que le recrutement était potentiellement illégal. Résultat : 1 463 personnes recrutées sur une base temporaire ont vu leurs contrats arriver à terme le 15 juin 2025, certaines d’entre elles obtenant de la Cour suprême le droit de garder leur emploi jusqu’à la décision finale. Le jugement tombé le 23 janvier 2026 a alors conduit au lancement du Termination Process dès le 26 janvier.

La LGSC, reconstituée entre-temps, a ensuite procédé à un nouvel exercice de recrutement, officiellement « selon les procédures établies et en lien avec la LGSC Act ». Mais de nouvelles rumeurs de « maldonnes » sont venues entacher ce processus, menant à la démission du nouveau président de la Commission, comme l’a rappelé le ministre. Ranjiv Woochit a toutefois précisé qu’« il n’y a eu aucune enquête au niveau de la LGSC concernant ces recrutements. Donc, il n’y a aucun rapport à soumettre ». Il a réaffirmé que les recrutements se font « dans la transparence et l’intégrité, dans le respect total de la loi », annonçant au passage la mise en place prochaine d’un système de e-recruitment.

La contestation ne s’est pas arrêtée là. Lors de sa dernière PNQ, mardi dernier, le leader de l’Opposition, Joe Lesjongard, a interrogé le Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam, sur les recrutements de « Refuse Collectors » et « General Workers » pour 2026, dénonçant des allégations de discrimination et d’ingérence politique. Il a affirmé qu’environ « 50 % des personnes recrutées à la municipalité de Port-Louis proviendraient de la circonscription No 2 », et évoqué des cas présumés où plusieurs membres d’une même famille auraient obtenu un emploi. Le Premier ministre a rejeté ces affirmations, parlant de « simples allégations » et niant toute forme de discrimination envers une quelconque communauté. Il a toutefois indiqué que ces situations pourraient être examinées si des éléments concrets étaient soumis aux autorités concernées.

C’est dans ce climat de soupçons, d’accusations croisées et de démentis officiels que s’inscrit aujourd’hui l’appel de Mgr Durhône. En demandant à la Commission Justice et Paix et à la Commission pour la cause créole d’« approfondir ces questions de discrimination » et de « favoriser l’égalité sociale », le chef de l’Église catholique place le débat sur un terrain éthique et sociétal, au-delà des joutes parlementaires. Son intervention risque de donner un nouvel élan aux demandes de transparence et de méritocratie dans le recrutement public, alors que la perception d’injustice continue d’alimenter la colère dans une partie de la population.