Alors qu’une nouvelle épidémie d’Ebola, causée par la souche Bundibugyo, sévit en République démocratique du Congo et en Ouganda, le Dr Moussa Sarr, médecin épidémiologiste et consultant d’Africa CDC, dresse un bilan nuancé : mieux préparée qu’en 2014, l’Afrique fait face à une variante sans vaccin homologué, mais dispose de ressources humaines, scientifiques et thérapeutiques trop souvent ignorées.
« L’Afrique fait face à une flambée de la maladie à virus Ebola, principalement concentrée en République démocratique du Congo et en Ouganda. Elle est causée par l’espèce Bundibugyo », explique le Dr Sarr. Il rappelle la diversité des espèces du virus Ebola et les différences qu’elles impliquent en termes de vaccins et de traitements : « Selon les espèces, des vaccins et des traitements peuvent exister ou non. L’espèce Bundibugyo est plutôt rare, et il n’existe actuellement ni vaccin homologué, ni traitement spécifique approuvé. » Au moment du bilan cité par le Dr Sarr, la RDC recensait environ 320 cas et 48 décès, tandis que l’Ouganda comptait 15 cas et un décès ; selon une mise à jour (jeudi 11 juin 2026), l’épidémie Bundibugyo totalisait 654 cas confirmés et 129 décès, touchant principalement l’est de la RDC (635 cas/127 décès) avec une transmission restreinte en Ouganda (19 cas/2 décès).
Comparée à l’épidémie de 2014–2016, la situation nécessite vigilance mais la capacité de réponse s’est considérablement renforcée. « L’Afrique est aujourd’hui beaucoup mieux préparée qu’elle l’était lors de l’épidémie de 2014–2016 en Afrique de l’Ouest. Après cette crise, le continent a beaucoup appris et investi dans la surveillance, les laboratoires, les équipes d’intervention et les mécanismes de réponse au niveau des ministères de la Santé ainsi qu’au niveau régional. Il faut rappeler qu’Africa CDC, au sein de l’Union africaine, a précisément été créée à la suite de cette épidémie », indique-t-il. Le Dr Sarr souligne aussi l’impact de la pandémie de Covid-19 sur le renforcement des systèmes : laboratories mieux équipés, capacités de séquençage génomique et détection précoce améliorées, éléments essentiels pour contenir une propagation communautaire.
L’engagement communautaire est, selon lui, un autre point fort actuel : « La plupart des ministères de la Santé et des équipes de réponse travaillent désormais avec les communautés, en développant des relais qui constituent un pont entre le système sanitaire et la population. Cela favorise l’adhésion aux mesures de contrôle. » Sur la question des fermetures de frontières, notamment en Ouganda, il adopte une position nuancée : « C’est un couteau à double tranchant. Ces mesures peuvent certainement contribuer à contenir la maladie dans une zone spécifique », mais il avertit que les passages non officiels et les échanges non contrôlés rendent ces mesures partiellement inefficaces et que, pour l’instant, il n’y a « pas d’évidence de transmission transfrontalière à grande échelle. »
Faute de vaccin homologué pour Bundibugyo, la riposte repose sur la surveillance, l’engagement communautaire, le contrôle des infections et le diagnostic précoce. Le Dr Sarr insiste sur la nécessité d’établir « un lien de confiance réelle entre le système de santé et les communautés, pour que celles-ci acceptent les mesures proposées », en particulier quand il s’agit de pratiques funéraires profondément ancrées. Il rappelle que le seul vaccin homologué contre Ebola cible l’espèce Zaïre, pour laquelle il a montré une grande efficacité, et souligne le défi scientifique de développer rapidement un vaccin testé et homologué pour Bundibugyo.
Par ailleurs, il met en lumière une piste thérapeutique souvent négligée : la pharmacopée africaine. « L’Afrique a des potentialités énormes au niveau de la pharmacopée et des médicaments traditionnels, qui sont encore largement sous-exploitées », dit-il, évoquant sa participation à un atelier au Kenya sous l’égide de l’Union africaine et d’Africa CDC visant à accélérer le développement de vaccins, diagnostics et traitements en mobilisant produits naturels africains. L’enjeu est de « créer un pont entre les savoirs traditionnels et la communauté scientifique : tester ces substances, produire des données probantes », à l’image de l’intégration de la pharmacopée traditionnelle dans les protocoles hospitaliers en Chine, selon lui. Un article scientifique sur ces travaux est en préparation pour Nature Medicine, mais le Dr Sarr note que la diffusion vers le grand public nécessite d’autres canaux.
Enfin, il pointe la question cruciale du financement : « Plus de 80 à 90 % des financements de la recherche en Afrique proviennent de l’extérieur », et il appelle les États membres à consacrer davantage à la recherche — l’Union africaine recommandant au moins 1 % du PIB, objectif atteint principalement par l’Égypte et l’Afrique du Sud. Sur cette épidémie, il déplore l’écart entre promesses initiales et financements réels : d’une promesse de 400–500 millions USD, on retombe autour de 200 millions, non encore assurés.
Pour conclure, le Dr Sarr livre un message stratégique : « L’épidémie actuelle est un défi sanitaire, mais aussi un signal stratégique pour l’Afrique : poursuivre les investissements dans la surveillance et la préparation, tout en accélérant le développement des capacités de recherche, d’innovation et de production pharmaceutique — y compris à partir de notre propre pharmacopée. La sécurité sanitaire est désormais indissociable de la souveraineté scientifique et du développement économique du continent. »