Uber à Maurice : chauffeurs en colère, Parlement divisé et la Cour suprême saisie

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L’arrivée d’Alalila, désormais propulsée par la technologie Uber, ravive une tempête sociale et politique à Maurice. Entre représentations des syndicats de taxis, débats parlementaires animés et une procédure judiciaire en cours contre Logidis Ltd, la question de la régulation des plateformes de réservation en ligne s’impose désormais comme un enjeu national.

L’annonce officiellement discrète mais socialement explosive de l’implantation d’Alalila, plateforme mauricienne opérant désormais en partenariat avec Uber depuis le 25 mars 2026, a déclenché une série de réactions vives parmi les professionnels du taxi et une attention soutenue des autorités. Plusieurs unions de taxis, représentant collectivement des milliers d’opérateurs, ont adressé des représentations au ministère et à la National Land Transport Authority (NLTA). Une action judiciaire réunit à ce jour 243 chauffeurs contre Logidis Limited, l’exploitant de la plateforme, et une audience en Cour suprême était attendue le 13 juillet 2026.

Des syndicats divisés, des inquiétudes convergentes

Lors d’une série d’auditions menées par un comité ministériel institué le 17 avril 2026 et présidé par le ministre des Transports Osman Mahomed, les deux principaux syndicats — le Taxi Proprietors Union et le General Taxis Owners Union — ont exposé des positions opposées. Le Taxi Proprietors Union, représentant une part importante de la profession, s’oppose fermement à l’opération d’Alalila propulsée par Uber, évoquant la « concurrence déloyale » de véhicules opérant hors du cadre légal des taxis et la crainte d’une érosion progressive des revenus : « Nou gagn-pin pe ale », ont résumé les chauffeurs, dénonçant un manque à gagner qui affecterait environ 8 000 familles. À l’inverse, la General Taxis Owners Union estime que la nouvelle interface et les outils numériques pourront apporter des bénéfices aux chauffeurs et moderniser le secteur.

Le ministre Osman Mahomed a confirmé au Parlement, le mardi 30 juin dernier que des représentations avaient été reçues et que le dossier faisait l’objet d’un suivi politique : trois réunions du comité ministériel ont eu lieu (29 avril, 11 mai et 11 juin 2026) et les travaux doivent mener à des recommandations au Gouvernement pour un cadre réglementaire renforcé (annonce inscrite au Budget 2026-2027, paragraphe 16(e)). Le ministre a par ailleurs rappelé qu’il n’existe actuellement aucune disposition explicite dans le Road Traffic Act encadrant les plateformes de réservation en ligne; à ce titre, la NLTA n’a ni demandé ni délivré d’autorisation à Alalila et se trouve, de fait, sans compétence directe pour les réguler aujourd’hui.

Le débat parlementaire et la « volte-face » dénoncée

 En réponse à une question parlementaire du député Franco Quirin, le ministre a aussi indiqué l’absence d’étude chiffrée de son cabinet sur l’impact socio-économique précis de l’arrivée d’Uber en région et a proposé d’obtenir des données auprès de la NLTA ou de l’entreprise concernée. Des voix de l’opposition et des syndicats ont accusé le ministre d’un « retournement de veste », arguant qu’il aurait précédemment assuré de ne pas laisser Uber s’implanter sans cadre légal. Ces accusations ont alimenté une conférence de presse regroupant plusieurs associations (Northern Taxi Association, Port Taxi Association, Airport Taxi Association, Hotel Taxi Association, etc.), qui demandent l’intervention du Premier ministre et un moratoire dans l’attente d’un encadrement clair.

Aspects juridiques et pratiques

Les chauffeurs mettent en avant l’article 103 du Road Traffic Act et la notion de « base d’opération » : leurs licences (patente / permis PSV) leur imposent d’opérer dans une zone spécifique, sous peine de sanctions. Ils soutiennent que les plateformes comme Alalila encouragent des véhicules non autorisés à capter la clientèle des zones réglementées (hôtels, aéroport, port), créant une distorsion réglementaire et économique. Le problème des licences, de l’assurance, des contrôles techniques et des obligations fiscales des véhicules opérant via la plateforme constitue le cœur des griefs.

En réponse aux questions sur la portée territoriale des services numériques, le ministre a cité une jurisprudence étrangère (Reading Borough Council v. Mudassar Ali, Royaume‑Uni, 24 janvier 2019) pour souligner que la notion de base d’opération est remise en question lorsque la prise en charge est initiée par des moyens de télécommunication, invitant à intégrer cette problématique dans la future réglementation.

La procédure en cours Les plaignants ont déposé une demande d’injonction contre Logidis Ltd, réclamant l’arrêt des opérations de la plateforme au motif qu’elle exploiterait des « unlicensed vehicles » et n’aurait obtenu aucune autorisation de la NLTA. Une décision de la Cour suprême a été attendue en juillet 2026. Tant que le litige est sub judice, les autorités se montrent prudentes quant aux actions administratives susceptibles de préjuger d’une décision judiciaire.

Enjeux politiques et sociaux

Au-delà de la sphère juridique, la controverse soulève un débat plus large : comment concilier innovation technologique et protection d’un secteur traditionnel dont dépendent des milliers de familles ? Les chauffeurs demandent même la création d’une plateforme nationale, gérée par l’État, pour garantir des conditions équitables — proposition qui reflète l’inquiétude face à la pénétration potentielle de conglomérats privés dans des activités locales rentables.

Par ailleurs, la presse et l’opinion publique rapportent une inquiétude diffuse quant à l’expérience d’Uber à l’étranger, où la multinationale a parfois été interdite ou strictement encadrée. Les syndicats craignent une augmentation progressive des commissions et une marginalisation des titulaires de licences.

Conclusion et perspectives

Le gouvernement a inscrit au Budget 2026-2027 la nécessité de « renforcer le cadre réglementaire régissant les plateformes de réservation de taxis afin d’assurer des services sûrs, transparents et fiables ». Le comité ministériel doit soumettre ses recommandations prochainement. Entre-temps, la décision de la Cour suprême et les consultations avec les acteurs — syndicats, NLTA, opérateurs numériques — devraient déterminer si Maurice optera pour une régulation stricte, un modèle hybride public-privé, ou une libéralisation encadrée du marché.